Les étapes du langage de 0 à 5 ans chez l'enfant bilingue (guide complet et tableau à imprimer)

Votre enfant entend l’arabe à la maison, le français à la garderie et un peu d’anglais avec ses cousins. Puis vous tombez sur un tableau des étapes du langage : « 50 mots à 2 ans ». Vous comptez ses mots en français, vous arrivez à 20, et l’inquiétude s’installe.
Ce guide est fait pour ce moment. Il vous explique les étapes du langage de 0 à 5 ans chez l’enfant bilingue et la bonne façon de compter ses mots. Vous verrez aussi ce qui est normal quand on grandit avec deux langues ou plus, et les signes qui méritent d’en parler à une orthophoniste. Vous y trouverez aussi des idées concrètes pour soutenir chacune de ses langues, le parcours à suivre au Québec et un tableau à imprimer.
Une précision d’abord : les tableaux d’étapes que l’on trouve en ligne n’ont pas été conçus pour les enfants bilingues. Ce n’est pas une raison de les ignorer, mais une raison de les lire autrement. C’est tout l’objet de ce guide.
Les enfants bilingues parlent-ils plus tard?
Non. Selon l’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec (OOAQ, 2026), les enfants exposés à deux langues dès la naissance disent leurs premiers mots vers 1 an et combinent des mots entre 18 et 24 mois, comme les autres enfants. Vers 5 ans, ils s’expriment à un niveau comparable à celui des enfants qui ne parlent qu’une langue.

La recherche récente va dans le même sens. Une étude publiée en 2025 a comparé 302 enfants bilingues et 302 enfants unilingues (Muszyńska et coll., Journal of Child Language). Elle a observé les mêmes âges pour le babillage, le premier mot, le cinquantième mot et les premières phrases. Apprendre deux langues ne cause pas de trouble du langage et n’aggrave pas les difficultés qu’un enfant pourrait avoir.
D’où vient alors l’idée que les enfants bilingues parlent tard? D’une façon de compter. Dans une seule de ses langues, un enfant bilingue connait souvent moins de mots qu’un enfant qui ne parle que cette langue. Une étude menée à Montréal l’a encore montré en 2024 (Byers-Heinlein et coll.). Si on ne compte que ses mots en français, on le sous-estime.
Nous entendons souvent ce mythe sous deux formes opposées : « les enfants bilingues parlent tard, on peut attendre », et « choisissez une seule langue pour l’aider à rattraper ». Les deux peuvent nuire. La première retarde une consultation utile; la seconde prive l’enfant d’une langue de sa famille sans l’aider dans l’autre.
Deux façons de devenir bilingue : dès la naissance ou plus tard
On parle de bilinguisme simultané quand l’enfant entend deux langues de façon régulière avant l’âge d’environ 3 ans, et de bilinguisme successif quand une deuxième langue arrive plus tard, souvent à la garderie ou à l’école. Cette limite de 3 ans est une convention, pas une frontière nette (ASHA; CIUSSS de la Capitale-Nationale, 2022).

Dans le bilinguisme simultané, les deux langues se développent en même temps. Les grandes étapes arrivent aux mêmes âges que chez les autres enfants, et une langue est souvent plus forte que l’autre, en général celle que l’enfant entend le plus.
Dans le bilinguisme successif, l’enfant a déjà une première langue quand il en découvre une autre. Il traverse souvent une période plus silencieuse dans la nouvelle langue, puis commence par des mots et des expressions toutes faites avant de converser. C’est le parcours de beaucoup de tout-petits montréalais qui parlent une autre langue à la maison et découvrent le français à la garderie.
À Montréal, cette réalité est fréquente. Sur l’île, en 2021, un peu moins de la moitié des gens parlaient surtout le français à la maison. Près de 19 % parlaient surtout une autre langue que le français et l’anglais, et environ 9 % parlaient plus d’une langue le plus souvent (OQLF, 2022).

Comment lire un tableau d’étapes quand votre enfant parle deux langues?
Trois règles suffisent. Additionnez les mots de toutes ses langues. Vérifiez qu’au moins une de ses langues suit ce qui est attendu pour son âge. Et observez ce qu’il comprend et ses gestes, pas seulement les mots qu’il dit.

Additionnez les mots de toutes ses langues. Si votre enfant dit chien à la garderie et dog avec son père, cela fait deux mots. Les grilles de développement du langage utilisées au Québec le précisent pour les enfants bilingues : on compte les mots dans toutes les langues de l’enfant (API-Enfance, CIUSSS de la Capitale-Nationale). En additionnant ainsi, le vocabulaire des tout-petits bilingues est comparable à celui des enfants unilingues (Pearson, Fernández et Oller, 1993).
Beaucoup de parents ne comptent que les mots en français, parce que c’est la langue dont parlent la garderie ou le médecin. Nous le voyons souvent : une fois les mots de toutes les langues additionnés, le portrait change, et plusieurs parents sont rassurés.
Vérifiez qu’au moins une langue suit l’âge. Un enfant bilingue a souvent une langue plus forte. Ce qui compte, c’est que cette langue-là progresse comme prévu. Une langue plus faible, surtout une langue apprise plus tard, comme le français à la garderie, n’est pas en soi un signe de retard.
Comptez aussi la compréhension et les gestes. Un enfant qui comprend bien ce qu’on lui dit, qui pointe, montre et fait des gestes pour communiquer envoie des signaux très positifs, même s’il dit encore peu de mots.
Un conseil pratique : pendant deux semaines, notez dans un carnet ou sur votre téléphone chaque mot que votre enfant dit, dans n’importe quelle langue, avec la personne à qui il le dit. C’est la meilleure base pour lire un tableau d’étapes, et c’est très précieux si vous consultez. Le tableau à imprimer à la fin de ce guide contient un espace pour le faire.
Les étapes du langage, âge par âge
Les âges ci-dessous sont des repères approximatifs : chaque enfant avance à son rythme. Pour un enfant bilingue, lisez-les avec les trois règles : mots de toutes les langues additionnés, au moins une langue qui suit l’âge, compréhension et gestes inclus. Pour chaque période, vous trouverez ce que l’on observe habituellement, ce qui change chez l’enfant bilingue et des façons simples de l’aider.

| Âge | Ce qu’il comprend | Ce qu’il dit | Pour un enfant bilingue |
|---|---|---|---|
| 0 à 6 mois | Réagit aux bruits et aux voix; se calme quand on lui parle | Gazouille vers 3 à 6 mois, sourit, répond par des sons | Même calendrier; le bébé distingue déjà ses langues |
| 6 à 12 mois | Réagit à son prénom; comprend « non » et quelques mots familiers | Babille (« bababa ») vers 6 à 9 mois; pointe et fait bye-bye vers 9 à 12 mois | Le babillage et les gestes ne sont pas retardés par deux langues |
| 12 à 18 mois | Suit des consignes simples, d’abord avec des gestes | Premiers mots vers 12 mois; au moins une quinzaine de mots vers 18 mois, souvent bien plus | Additionnez les mots de toutes ses langues; les premiers mots peuvent venir dans une seule langue |
| 18 à 24 mois | Suit des consignes simples sans geste; montre des parties de son corps | Le vocabulaire s’accélère; environ 50 mots ou plus et des combinaisons de deux mots vers 2 ans | Les phrases mélangées (« more lait ») comptent |
| 2 à 3 ans | Suit des consignes à deux étapes; comprend où, qui, quoi | Phrases de 2 ou 3 mots, puis de 3 ou 4 mots vers 3 ans; pose des questions | Une langue est souvent plus forte : comparez celle-là à l’âge |
| 3 à 4 ans | Suit des consignes plus longues; comprend pourquoi et quand | Phrases complètes, parle de sa journée; compris la plupart du temps | Des erreurs qui viennent de l’autre langue sont attendues |
| 4 à 5 ans | Comprend des explications et des notions de temps | Longues phrases (« parce que »), raconte une histoire; compris par des inconnus | Vers 5 ans, niveau comparable aux enfants unilingues dans une langue bien soutenue |
Sources : OOAQ, Naître et grandir, CDC (2022), ASHA (2023). Ces repères viennent surtout d’études sur des enfants qui parlent une seule langue, en anglais (CDC, ASHA) ou en français (grilles québécoises).
De 0 à 6 mois : la conversation commence avant les mots
Dès les premières semaines, votre bébé réagit aux voix et se calme quand on lui parle. Entre 3 et 6 mois, il gazouille, sourit et répond par des sons. Vers 6 mois, la plupart des bébés font déjà des « tours de parole » avec l’adulte : il fait un son, vous répondez, il recommence (CDC, 2022).
Le côté bilingue. Le calendrier est le même chez le bébé qui entend deux langues. Les tout-petits distinguent très tôt les sons et le rythme de leurs langues; entendre deux langues ne les mêle pas.
Comment l’aider. Imitez ses sons, puis laissez-lui le temps de répondre : c’est déjà une conversation (Naître et grandir, 2024). Parlez-lui face à face, avec une voix chantante et de vrais mots plutôt que du « langage bébé ». Lisez et chantez dès la naissance, dans votre langue, même s’il ne comprend pas encore (Société canadienne de pédiatrie, 2021).
De 6 à 12 mois : babillage, gestes et premiers « dialogues »
Vers 6 à 9 mois, le bébé babille en répétant des syllabes (« bababa », « mamama »). Il réagit à son prénom, regarde quand on l’appelle et tend les bras pour qu’on le prenne. Vers 9 à 12 mois, il pointe, fait bye-bye et comprend « non » et quelques mots familiers. Il commence aussi à suivre votre regard et à regarder ce que vous montrez : c’est l’attention conjointe, une base importante du langage.
La bouche apprend aussi à table : entre 6 et 12 mois, bébé passe des purées aux morceaux et commence à boire au verre ouvert. Notre guide des purées aux morceaux, de 0 à 12 mois décrit chaque étape.
Le côté bilingue. Le babillage et les gestes ne sont pas retardés par le bilinguisme (Germain et coll., 2022). Un bébé qui ne babille pas vers 12 mois mérite qu’on en parle, peu importe le nombre de langues qu’il entend.
Comment l’aider. Transformez son babillage en mots : « ma-ma-ma » devient « Oui, c’est maman! ». Nommez ce qu’il regarde ou pointe, et répondez avec des mots quand il pointe pour demander quelque chose. Jouez à coucou et à faire bravo : ces jeux de routine apprennent l’attente, le tour de rôle et le plaisir de communiquer.
De 12 à 18 mois : les premiers mots
Les premiers mots apparaissent vers 12 mois. Ils sont souvent incomplets (« ba » pour « balle ») et un même mot peut vouloir dire plusieurs choses. Il est courant de ne pas entendre de nouveaux mots chaque jour à cet âge. Vers 18 mois, l’enfant dit au moins une quinzaine de mots, souvent beaucoup plus, et pointe pour vous montrer quelque chose d’intéressant (CDC, 2022).
Le côté bilingue. Additionnez les mots de toutes ses langues. Les premiers mots peuvent apparaitre surtout dans une langue, celle qu’il entend le plus, et c’est normal. Un enfant qui comprend bien les deux langues sans encore parler beaucoup l’une d’elles est sur une bonne voie.
Comment l’aider. Répétez ce qu’il dit en ajoutant un mot : il dit « balle », vous répondez « Oui, une grosse balle! ». Mettez des mots sur ce qu’il essaie de communiquer sans exiger qu’il répète. Observez, attendez et écoutez avant de parler : suivre son initiative est associé à de meilleures habiletés de langage (Centre Hanen, 2022).
De 18 à 24 mois : l’explosion du vocabulaire
Entre 18 et 24 mois, le vocabulaire s’accélère souvent d’un coup. L’enfant comprend des consignes simples sans geste, montre des parties de son corps et commence à combiner deux mots (« encore lait », « papa parti »). Vers 2 ans, on s’attend à environ 50 mots ou plus, toutes langues additionnées, et à ces premières combinaisons. Les sons comme « ch » ou « r » restent difficiles, et il simplifie souvent les mots longs.
Le côté bilingue. Les combinaisons mélangées comptent : « more lait » est une vraie phrase de deux mots. Mélanger les langues à cet âge montre qu’il utilise tous les mots qu’il connait pour se faire comprendre.
Comment l’aider. Allongez ses phrases d’un mot. Multipliez les échanges en va-et-vient : la recherche suggère que ces tours de parole comptent plus que la quantité de mots entendus (Romeo et coll., 2018). Lisez ensemble souvent : la lecture partagée a un effet mesurable sur le langage, surtout quand elle est régulière (Dowdall et coll., 2020).
De 2 à 3 ans : les petites phrases et les questions
L’enfant fait des phrases de 2 ou 3 mots, puis de 3 ou 4 mots vers 3 ans. Il pose des questions, suit des consignes à deux étapes et comprend où, qui et quoi. Vers 2 ans et demi, il commence à faire semblant, par exemple nourrir une poupée avec un bloc. Sa parole devient plus facile à comprendre pour les personnes qui le connaissent peu, sans être encore parfaite.
Le côté bilingue. Une langue est souvent nettement plus forte à cet âge. C’est elle qu’il faut comparer aux repères de l’âge. Il peut aussi utiliser la grammaire d’une langue dans l’autre : ces « influences » entre les langues sont attendues.
Comment l’aider. Posez des questions simples sur les livres (qui? quoi? où?). Racontez-lui votre journée et demandez-lui la sienne. Quand il prononce mal un mot, redonnez le bon modèle sans lui demander de répéter : « Oui, c’est une fourchette. » Utilisez des contraires et des mots de concept, comme grand et petit, dedans et dehors.
De 3 à 4 ans : raconter sa journée
L’enfant fait des phrases complètes, même s’il oublie parfois de petits mots. Il raconte ce qui s’est passé dans sa journée, comprend des consignes plus longues et les questions pourquoi et quand. Il joue à faire semblant d’être quelqu’un d’autre et commence à utiliser « parce que », « si » et « quand ». Il est compris la plupart du temps, même par des personnes qui le connaissent peu.
Le côté bilingue. Entre 3 et 5 ans, un décalage de 6 mois à un an dans une seule langue peut être attendu si l’autre langue se développe bien. Un enfant qui a découvert le français tard peut encore chercher ses mots en français alors qu’il raconte très bien en arabe ou en espagnol.
Comment l’aider. Posez des questions ouvertes qui commencent par pourquoi, comment ou quand. Parlez en phrases complètes et expliquez les mots nouveaux. Jouez à faire semblant avec lui, et pendant la lecture, demandez-lui ce qui va se passer ensuite.
De 4 à 5 ans : raconter une histoire
L’enfant fait de longues phrases avec « parce que », raconte une histoire d’au moins deux évènements et entretient une conversation de plusieurs échanges. Il utilise des mots de temps comme hier et demain, joue avec les rimes et est compris par des inconnus. Certains sons complexes et les groupes comme « tr » ou « fl » peuvent encore demander du temps.
Le côté bilingue. Vers 5 ans, un enfant exposé à ses deux langues depuis la naissance s’exprime à un niveau comparable à celui des enfants unilingues dans une langue bien soutenue (OOAQ, 2026). Pour un enfant qui a commencé le français à 3 ou 4 ans, le français scolaire prendra plus de temps, et c’est normal.
Comment l’aider. Jouez avec les rimes et les syllabes, ce qui prépare la lecture (voir notre article sur la conscience phonologique). Inventez des histoires ensemble, classez des objets par catégories et posez des questions sur les histoires que vous lisez.
La compréhension et les gestes avant les mots
Chez tous les enfants, et encore plus chez l’enfant bilingue, ce qu’il comprend dépasse largement ce qu’il dit. Un enfant peut comprendre beaucoup de mots dans ses deux langues tout en n’en disant que quelques-uns dans chacune. C’est pourquoi on regarde toujours la compréhension et les gestes, pas seulement le nombre de mots.

Les gestes sont de très bons indicateurs : pointer pour demander ou pour montrer, faire bye-bye, hocher la tête, tendre un objet pour le partager. Ils ne sont pas retardés par le bilinguisme (Germain et coll., 2022). Un enfant qui comprend bien les consignes de tous les jours dans la langue qu’il entend le plus, et qui communique beaucoup par gestes, envoie des signaux rassurants, même s’il parle encore peu.
À l’inverse, certains enfants comprennent peu de choses dans toutes leurs langues, font peu de gestes ou cherchent peu à partager leur attention avec vous. Dans ce cas, parlez-en à une orthophoniste, sans attendre de voir si les mots vont venir.
Pourquoi les tableaux ne disent pas tous la même chose
Parce qu’ils ne mesurent pas la même chose. Certains donnent l’âge moyen auquel les enfants atteignent une étape, d’autres l’âge auquel la plupart des enfants l’ont atteinte, d’autres encore un seuil à partir duquel on recommande de consulter. Le même « 50 mots » peut donc apparaitre à 18 mois, à 2 ans ou à 30 mois.

| Source | « Environ 50 mots » | Type de repère |
|---|---|---|
| OOAQ (brochure 0 à 5 ans) | Vers 18 mois | Âge habituel |
| ASHA (2023) | Au moins 50 mots vers 2 ans | Ce que l’on attend à cet âge |
| CDC (2022) | Environ 50 mots vers 30 mois | Ce que la plupart des enfants (75 % ou plus) font |
| Grilles québécoises (API-Enfance) | Moins de 50 mots vers 2 ans | Seuil pour consulter |
Aucun de ces tableaux n’a été conçu pour les enfants bilingues. Les repères de l’ASHA visent les enfants qui parlent anglais aux États-Unis, et l’ASHA ne les traduit pas pour cette raison. Les grilles québécoises ont été conçues pour des enfants qui ne parlent que le français. Elles restent utiles, à condition de les lire avec les trois règles de ce guide.
Utilisez donc un tableau comme un repère, pas comme un verdict. En cas de doute, c’est l’ensemble du portrait qui compte : la compréhension, les gestes, la langue la plus forte et l’évolution au fil des mois.
Ce qui est normal, et ce qui mérite de l’attention
Plusieurs comportements qui inquiètent les parents sont en fait typiques du développement bilingue. D’autres, au contraire, méritent qu’on en parle, peu importe le nombre de langues. La différence tient souvent à une question simple : la difficulté se voit-elle dans une seule langue ou dans toutes?

Mélanger les langues (« encore lait », « more lait ») est normal. Des recherches menées à Montréal montrent que les tout-petits bilingues distinguent leurs langues très tôt, même quand ils les mélangent (Genesee et coll., 1995; Petitto et coll., 2001).
Une période plus silencieuse est fréquente pendant les premiers mois d’une nouvelle langue, par exemple à l’arrivée à la garderie. Elle dure souvent de 3 à 6 mois (Société canadienne de pédiatrie, 2026).
Préférer une langue pendant un temps est courant. La langue la plus forte peut aussi changer avec le temps et le milieu, par exemple quand l’enfant passe plus d’heures à la garderie qu’à la maison.
Avoir moins de mots dans une langue qu’un enfant unilingue est attendu, tant que l’ensemble de ses langues suit l’âge.
Ce qui mérite de l’attention, en revanche : des difficultés dans toutes ses langues, la perte de mots ou de gestes qu’il avait, l’absence de babillage vers 12 mois, ou un enfant de 3 ans compris seulement par ses parents. Nous y revenons plus bas.
Français à la garderie, autre langue à la maison : à quoi s’attendre?
C’est la réalité de beaucoup de familles. Au Québec, environ 72 % des enfants de moins de 5 ans fréquentaient un service de garde en 2021 (Institut de la statistique du Québec, via l’Observatoire des tout-petits). Un enfant qui découvre le français à la garderie parle souvent peu en français pendant les premiers mois. Il lui faut souvent de 6 mois à 2 ans pour converser dans une nouvelle langue (OOAQ, 2026).
Pendant ce temps, c’est sa langue de la maison qui montre où il en est.

Nous voyons souvent des enfants presque silencieux à la garderie pendant leurs premiers mois, alors qu’ils parlent beaucoup à la maison. Dans ce cas, c’est le langage à la maison qui renseigne le mieux sur son développement. Si l’éducatrice s’inquiète, demandez-lui ce que votre enfant comprend et comment il communique avec les autres, pas seulement ce qu’il dit en français.
Il faut distinguer deux choses. Converser en français dans la cour vient en quelques mois à deux ans. Maitriser le français comme un enfant unilingue peut prendre de 5 à 7 ans (Société canadienne de pédiatrie, 2026). Un enfant de 4 ans qui « cherche encore ses mots » en français après un an de garderie n’a pas pour autant un retard.
À l’entrée à la maternelle, l’élève qui ne parle pas encore français peut recevoir des services d’accueil et de soutien à l’apprentissage du français. Ces services sont offerts en classe d’accueil ou en classe ordinaire, dès le préscolaire (ministère de l’Éducation, cadre de référence 2014). Ce soutien est normal et ne signifie pas que votre enfant a une difficulté de langage. Ce qui compte, encore une fois, c’est sa langue de la maison.
Dans les familles trilingues, fréquentes à Montréal, un tout-petit peut connaitre moins de mots en français et en anglais qu’un enfant bilingue, avec de grandes différences d’un enfant à l’autre (Côté et coll., 2022). Les mêmes règles s’appliquent : on additionne les mots de toutes ses langues, et on regarde la langue la plus forte.
Comment soutenir le langage dans plusieurs langues au quotidien
Ce qui fait progresser un enfant bilingue, c’est surtout la quantité et la qualité des échanges dans chacune de ses langues. Il n’y a pas de méthode unique à suivre : parlez la langue que vous maitrisez le mieux, multipliez les personnes qui lui parlent, lisez, chantez et conversez, et gardez les écrans à leur place.

Parlez la langue que vous maitrisez le mieux. C’est la recommandation de l’OOAQ et de Naître et grandir. Dans la langue que vous connaissez bien, vous offrez des phrases riches, des explications, des histoires et des blagues. La recherche le confirme : la langue parlée par des personnes à l’aise dans cette langue est plus riche, et c’est elle qui fait progresser l’enfant (Hoff, Core et Shanks, 2020).
Si votre français est hésitant, rien ne vous oblige à le parler à la maison : la garderie et l’école s’en chargeront.
« Un parent, une langue » n’est pas obligatoire. Cette méthode, où chaque parent parle sa propre langue, peut fonctionner, mais elle n’est ni nécessaire ni suffisante (De Houwer, 2007). Dans une grande étude auprès de 1 899 familles, la langue familiale était le plus souvent transmise quand les deux parents la parlaient à la maison. Ce qui compte, c’est que l’enfant entende assez chaque langue (Byers-Heinlein et Lew-Williams, 2013).

Multipliez les personnes qui lui parlent la langue familiale. Entendre une langue de plusieurs personnes différentes aide l’enfant à la développer (Place et Hoff, 2011). Grands-parents, oncles et tantes, amis de la famille, voisins, appels vidéo avec la famille à l’étranger : chaque personne compte. Si c’est possible, un service de garde ou des activités dans la langue familiale donnent aussi une base solide (Naître et grandir, 2021).
Lisez et chantez dans vos langues. Lisez des livres, chantez des comptines et racontez des histoires dans votre langue, dès la naissance. Les habiletés acquises dans une langue, comme comprendre une histoire, se transfèrent à l’autre (Société canadienne de pédiatrie, 2021). Les bibliothèques publiques offrent souvent des livres et des heures du conte dans plusieurs langues.
Mélanger ses langues en parlant à son enfant, c’est normal. Beaucoup de parents bilingues le font, par exemple quand un mot ne leur vient pas. Une étude plus ancienne avait trouvé un petit lien avec le vocabulaire, mais une étude menée en 2025 auprès de 398 enfants montréalais n’a trouvé presque aucun lien (Paquette et Byers-Heinlein). Inutile de vous surveiller : parlez naturellement.
Des échanges plutôt que des écrans. La Société canadienne de pédiatrie ne recommande pas d’écran avant 2 ans, sauf les appels vidéo avec des proches. De 2 à 5 ans, elle conseille environ une heure ou moins par jour (Soins de nos enfants). Les bébés apprennent les sons d’une langue d’une personne en chair et en os, pas d’une vidéo (Kuhl et coll., 2003). Les dessins animés dans votre langue peuvent donc compléter, mais pas remplacer, les conversations avec vous.
Ne cessez jamais de parler votre langue. Même quand un enfant a un trouble du langage, il ne faut pas le limiter à une seule langue (Société canadienne de pédiatrie, 2026). Réduire la langue familiale n’améliore pas la langue de l’école, et l’enfant perd une langue de sa famille.
Les signes à surveiller, peu importe la langue
Certains signes ne s’expliquent pas par le bilinguisme. Ils méritent d’en parler avec un professionnel, sans attendre, peu importe le nombre de langues que votre enfant entend. Le plus important : une difficulté qui se voit dans toutes ses langues, ou la perte d’habiletés qu’il avait déjà.

Parlez-en avec une orthophoniste ou votre médecin si votre enfant :
- perd des mots, des gestes ou du babillage qu’il avait, à n’importe quel âge;
- ne babille pas (« bababa ») vers 12 mois, ou ne réagit pas à son prénom (faites aussi vérifier son audition);
- fait peu ou pas de gestes, comme pointer ou faire bye-bye, vers 12 à 18 mois;
- dit moins d’environ 14 mots vers 18 mois, ou moins d’environ 50 mots vers 2 ans, toutes langues additionnées, ou ne combine pas encore deux mots vers 2 ans;
- n’est compris que par ses parents vers 3 ans;
- a de la difficulté dans toutes ses langues, pas seulement dans la plus récente.
Ces signes ne sont pas un diagnostic. Ils indiquent qu’un regard professionnel aidera à comprendre ce qui se passe. Une difficulté qui existe aussi dans la langue maternelle n’est pas qu’une question d’apprentissage du français (ministère de l’Éducation, 2014). Pour en savoir plus, lisez notre article sur la différence entre bilinguisme et trouble du langage et notre page sur les retards et troubles du langage.
Que faire si vous avez une inquiétude au Québec?
Commencez par noter ce que vous observez, dans toutes les langues de votre enfant, puis parlez-en. Au Québec, vous pouvez passer par le réseau public, par une orthophoniste au privé, ou par les deux en même temps. Aucune référence médicale n’est nécessaire au privé.

Le réseau public. Le programme Agir tôt offre gratuitement le dépistage et des services aux jeunes enfants jusqu’à l’entrée à l’école. Pour demander un dépistage, communiquez avec votre CLSC ou appelez Info-Social 811, option 2. L’infirmière en parle aussi souvent lors du rendez-vous de vaccination de 18 mois.
Les délais d’attente du réseau public varient beaucoup d’une région à l’autre. Selon des données de Santé Québec publiées en juin 2026, l’attente médiane pour l’orthophonie des enfants en CLSC était d’environ 125 jours à l’échelle du Québec en 2025. Elle variait de 27 jours dans le nord de l’île de Montréal à près de 500 jours à Laval et plus de 570 dans l’ouest de l’île. Notre guide sur la liste d’attente en orthophonie au Québec explique ces chiffres et quoi faire pendant l’attente.

Le privé. Une orthophoniste en pratique privée peut évaluer votre enfant, sans référence médicale. Beaucoup de familles gardent leur place sur la liste d’attente publique tout en consultant au privé, et le rapport peut être transmis au réseau public avec votre accord. Les assurances collectives remboursent souvent une partie des frais.
À la maison et en ligne. Selon votre situation, le suivi peut se faire à la clinique, à domicile ou en ligne, partout au Québec (télépratique). Pour les tout-petits, l’accompagnement des parents est souvent au cœur du suivi, comme dans les programmes Hanen.
En attendant un rendez-vous, continuez de parler, de lire et de jouer dans votre langue la plus forte. Ce n’est jamais du temps perdu.
Comment se déroule l’évaluation d’un enfant bilingue?
Une bonne évaluation regarde l’enfant dans toutes ses langues. Elle commence par une entrevue détaillée sur son histoire linguistique, utilise les tests avec prudence et observe comment il apprend. Les normes établies auprès d’enfants unilingues ne servent pas à poser un diagnostic chez un enfant bilingue (CIUSSS de la Capitale-Nationale, 2022).
L’histoire des langues. L’orthophoniste vous demande qui parle quelle langue à votre enfant, depuis quand, où et combien de temps. Elle s’intéresse aussi à l’âge de ses premiers mots et de ses premières phrases, l’un des indices les plus utiles pour distinguer une différence de langue d’un trouble (Paradis et coll., 2010).
Toutes ses langues. L’orthophoniste observe votre enfant dans chacune de ses langues, avec votre aide ou celle d’un interprète si elle ne parle pas la langue familiale. Chez VoxLingue, plusieurs orthophonistes parlent d’autres langues que le français et l’anglais (l’orthophonie dans vos langues).
Les tests, avec prudence. Les tests standardisés peuvent décrire les habiletés de l’enfant, mais leurs normes, conçues pour des enfants unilingues, ne permettent pas de conclure à un trouble. Des enfants bilingues de 5 ans sans aucune difficulté obtiennent souvent des scores un peu plus bas que les normes unilingues.
Observer comment il apprend. L’évaluation dynamique consiste à enseigner quelque chose de nouveau à l’enfant, puis à observer avec quelle facilité il l’apprend. Un enfant qui apprend vite a surtout besoin de plus d’exposition; un enfant qui a de la difficulté à apprendre peut avoir besoin d’aide.
Pour savoir concrètement comment se passe un rendez-vous, du premier appel au rapport, lisez notre article À quoi s’attendre lors d’une évaluation en orthophonie au Québec ou consultez notre page sur l’évaluation.
Questions fréquentes
Combien de mots un enfant bilingue de 2 ans devrait-il dire? Vers 2 ans, on s’attend à environ 50 mots ou plus, toutes langues additionnées, et à des combinaisons de deux mots. S’il en dit moins ou ne combine pas encore de mots, une consultation permettra de faire le point, surtout si la difficulté se voit dans toutes ses langues.
Faut-il compter les mots dans les deux langues? Oui. On additionne les mots de toutes ses langues, même quand ils veulent dire la même chose, comme chien et dog. C’est la règle des grilles de développement du langage utilisées au Québec.
Est-ce normal que mon enfant mélange le français et l’anglais? Oui. C’est typique du développement bilingue. Les tout-petits distinguent leurs langues très tôt, même quand ils les mélangent dans une phrase; ils utilisent simplement tous les mots qu’ils connaissent.
Devrions-nous arrêter de parler notre langue à la maison? Non. Parlez la langue que vous maitrisez le mieux. Abandonner une langue n’aide pas l’autre et prive votre enfant d’une langue de sa famille, même s’il a un trouble du langage.
Faut-il absolument appliquer « un parent, une langue »? Non. Cette méthode peut fonctionner, mais elle n’est ni nécessaire ni suffisante. Ce qui compte, c’est que votre enfant entende assez chaque langue, de la part de personnes à l’aise dans cette langue.
Combien de temps dure la période silencieuse? Quand un enfant découvre une nouvelle langue, par exemple à la garderie, il parle souvent peu dans cette langue pendant 3 à 6 mois. Il écoute et comprend avant de parler. Sa langue de la maison montre où il en est.
Les dessins animés dans notre langue peuvent-ils remplacer la conversation? Non. Les bébés apprennent les sons d’une langue d’une personne, pas d’une vidéo. Les écrans ne sont pas recommandés avant 2 ans, sauf les appels vidéo avec des proches; regardez ensemble et parlez de ce que vous voyez.
Les grands-parents devraient-ils parler leur langue à l’enfant? Oui. Entendre une langue de plusieurs personnes aide l’enfant à la développer. Les grands-parents sont souvent les meilleurs alliés de la langue familiale.
Mon enfant doit-il être évalué dans ses deux langues? Oui. Une évaluation dans une seule langue donne un portrait incomplet. L’orthophoniste observe toutes ses langues, avec votre aide ou celle d’un interprète au besoin.
Mon enfant entre à la maternelle en français sans parler français : que va-t-il se passer? L’école peut offrir des services d’accueil et de soutien en français, en classe d’accueil ou en classe ordinaire, dès le préscolaire. C’est normal et ce n’est pas le signe d’un trouble; ce qui compte, c’est sa langue de la maison.
Le tableau à imprimer
Pour garder ces repères sous la main, imprimez notre tableau d’une page. Il reprend les étapes de 0 à 5 ans, les trois règles pour un enfant bilingue, les signes à surveiller et un espace pour noter ses mots pendant deux semaines, dans toutes ses langues.
Tableau à imprimer : Les étapes du langage de 0 à 5 ans, enfant bilingue (PDF, 1 page). Affichez-le sur le frigo ou apportez-le à votre rendez-vous.
Grandir avec plusieurs langues est une richesse. Regardez l’ensemble de ses langues plutôt qu’un seul chiffre, notez ses mots, soutenez la langue que vous parlez le mieux, et consultez si un signe vous inquiète : une évaluation vous donnera un portrait clair. D’autres articles vous attendent dans notre section Langage précoce et parleurs tardifs et sur notre page consacrée aux enfants.


