Enfant bilingue : différence de langue ou trouble du langage?

Par Kimberly Martins, M.A. CCC-SLP7 min de lecture

Un enfant qui parle deux ou trois langues peut avoir un vocabulaire plus petit dans l’une d’elles, mélanger les mots ou chercher ses phrases en français à l’école. Est-ce une simple différence liée au bilinguisme, ou un trouble du langage? Cette question est délicate, et la réponse demande une évaluation qui tient compte de toutes les langues de l’enfant.

Deux erreurs à éviter

Quand on évalue un enfant bilingue, on veut éviter deux erreurs.

La première, c’est de voir un trouble là où il n’y en a pas. L’enfant reçoit alors des services dont il n’a pas besoin, et il manque parfois du temps en classe.

La deuxième, c’est de ne pas voir un vrai trouble. On se dit : « C’est normal, il apprend deux langues. » L’enfant attend alors des services dont il a réellement besoin.

Cette deuxième situation arrive plus souvent qu’on le pense. Des enfants bilingues qui ont un vrai trouble du langage ne reçoivent pas d’aide, parce qu’on attribue leurs difficultés au bilinguisme.

À l’école : apprentissage du français ou difficulté de langage?

Au Québec, beaucoup d’enfants parlent l’arabe, l’espagnol, le créole ou une autre langue à la maison, et apprennent le français à l’école. Certains reçoivent du soutien en francisation ou fréquentent une classe d’accueil.

La question à se poser est simple : si le français de votre enfant est plus faible, est-ce parce qu’il y a été peu exposé, ou parce qu’il a un trouble du langage? Les deux situations peuvent se ressembler en classe. Elles demandent pourtant des réponses très différentes.

Si votre enfant a été orienté vers un service de soutien linguistique, n’hésitez pas à demander comment cette décision a été prise et quels outils ont servi à évaluer son langage. C’est à vous de défendre les droits de votre enfant. Si son langage vous inquiète, demandez une évaluation complète, faite en tenant compte de son bilinguisme.

Différence de langue ou trouble : la règle de base

Chaque enfant bilingue est différent. Certains ont une langue plus forte que l’autre. D’autres ont un niveau semblable dans les deux. Cela dépend de la langue parlée à la maison, de l’âge où chaque langue a été apprise et du temps passé dans chacune.

Voici le principe central :

  • Une différence de langue : l’enfant a des habiletés de langage dans la moyenne dans au moins une de ses langues, généralement sa langue dominante.
  • Un trouble du langage : l’enfant a des difficultés dans toutes les langues qu’il parle, même si son niveau varie d’une langue à l’autre.

Autrement dit, un vrai trouble du langage se voit dans toutes les langues de l’enfant. Lorsque ces difficultés sont présentes et persistent, les orthophonistes du Québec parlent souvent de trouble développemental du langage (TDL). Pour bien faire la différence, l’orthophoniste doit tenir compte du développement de chaque langue, de la perte possible d’une langue, des changements de langue dominante et de la façon dont l’enfant utilise ses langues au quotidien.

Parler couramment n’est pas tout

Le chercheur Jim Cummins (1984) a décrit deux niveaux de maîtrise d’une langue :

  • La langue de tous les jours, celle des conversations, qui s’appuie sur le contexte. Elle prend environ 2 ans à acquérir dans de bonnes conditions.
  • La langue scolaire, plus abstraite, celle des consignes et des textes. Elle prend de 5 à 7 ans à développer, dans de bonnes conditions, pour atteindre le niveau d’un locuteur natif.

Un enfant peut donc bien converser en français dans la cour d’école, tout en ayant du mal avec le français des apprentissages. C’est pourquoi il faut observer ces deux niveaux avant de tirer une conclusion.

Les composantes du langage

Le langage comporte plusieurs composantes. Un trouble peut toucher une ou plusieurs d’entre elles.

  • La phonologie : l’organisation des sons de la langue. Un enfant qui dit « tato » pour « gâteau » remplace le /g/ par le /t/. Il peut aussi avoir du mal à entendre la différence entre deux mots presque pareils, comme « cou » et « tout ».
  • La morphologie : la façon dont les mots se forment et changent. Par exemple, un enfant qui dit « il a prendu » ou « vous disez » applique une règle à des verbes qui font exception.
  • La syntaxe : la façon de combiner les mots dans une phrase. Un enfant peut demander « Quoi toi faire aujourd’hui? » au lieu de « Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui? »
  • La sémantique : le sens des mots et les liens entre eux. Un enfant qui a des difficultés à ce niveau peut avoir un vocabulaire réduit, chercher ses mots, mal comprendre ce qu’il entend ou lit, ou avoir du mal à classer les mots en catégories (par exemple, dire qu’une vache est un animal de la ferme).
  • La pragmatique : l’utilisation du langage dans les situations sociales. Elle comprend le respect des tours de parole, le maintien du sujet et l’adaptation à la personne à qui l’on parle. Un enfant peut, par exemple, donner une réponse confuse et ne pas réussir à la reformuler quand on lui dit qu’on n’a pas compris.

Chez un enfant bilingue, chacune de ces composantes doit être évaluée dans chaque langue. Pour en savoir plus, consultez notre page sur les troubles du langage.

Comment se déroule l’évaluation d’un enfant bilingue

Connaître ces étapes vous aide à comprendre le rapport que vous recevrez. Si une conclusion vous semble incomplète, vous pouvez aussi demander des évaluations supplémentaires.

1. L’histoire du langage. L’orthophoniste vous pose des questions précises : à quel âge et de quelle façon chaque langue a été apprise, quelles langues sont parlées à la maison, à l’école et avec les amis, depuis combien de temps l’enfant est exposé à chacune, dans quelle langue il est scolarisé, comment il réussit dans chaque langue et, s’il y a lieu, à quel âge la famille a immigré.

2. Les questionnaires aux parents. Vous connaissez le développement de votre enfant mieux que quiconque. Un questionnaire, au besoin traduit dans votre langue, donne des renseignements fiables sur ses premiers mots et ses premières phrases.

3. L’examen de la bouche. L’orthophoniste vérifie que la bouche, la langue et les lèvres sont bien formées et bougent normalement. Si l’enfant ne comprend pas bien la langue de l’orthophoniste, on lui montre le mouvement. On explique aussi pourquoi on lui demande, par exemple, de tirer la langue, puisque certaines demandes peuvent être perçues différemment selon la culture.

4. Les tests. Un test standardisé compare l’enfant à un groupe de référence. Si votre enfant ne ressemble pas à ce groupe, son score n’est pas valide. Le test donne tout de même des indices utiles sur ses habiletés dans la langue du test. Il ne faut jamais traduire un test pour en tirer un score : il faut utiliser un test conçu dans la langue évaluée.

5. L’échantillon de langage. C’est un outil essentiel. L’orthophoniste observe votre enfant en train de nommer des images, de converser ou de raconter une histoire, dans toutes ses langues, et si possible dans différents contextes.

Toutes les orthophonistes ne parlent pas toutes les langues. Dans ce cas, l’aide de la famille ou d’un interprète est essentielle. Chez VoxLingue, nous offrons des évaluations en français, en anglais et dans plusieurs autres langues. Consultez la page sur l’orthophonie dans les langues de votre famille.

Délicat, mais possible

Le bilinguisme est un continuum. On ne peut pas comparer un enfant bilingue à un autre enfant bilingue, ni à un enfant unilingue. Il est donc difficile de dire à quoi devrait ressembler un langage « moyen » chez un enfant bilingue.

Une chose reste claire : si votre enfant a des difficultés évidentes dans chacune de ses langues, il s’agit peut-être de plus qu’une simple différence. Fiez-vous à votre instinct de parent. Si vous êtes enseignant et que le langage d’un élève vous inquiète, proposez aux parents de le faire évaluer.

Questions fréquentes

Le bilinguisme cause-t-il un retard ou un trouble du langage? Non. Apprendre deux langues ne cause pas de trouble du langage. Un enfant bilingue peut avoir un niveau différent dans chaque langue, mais un vrai trouble se voit dans toutes ses langues.

Mon enfant mélange les deux langues. Est-ce inquiétant? Pas en soi. Ce qui compte, c’est de savoir si l’enfant a des habiletés dans la moyenne dans au moins une de ses langues. Une évaluation qui tient compte de toutes ses langues permet de le vérifier.

Mon enfant parle bien avec ses amis, mais il a du mal en classe. Pourquoi? La langue des conversations s’apprend plus vite que la langue scolaire, qui peut prendre de 5 à 7 ans. Il faut observer les deux avant de conclure à une difficulté.

Dans quelle langue mon enfant sera-t-il évalué? Idéalement, dans toutes les langues qu’il parle. Si l’orthophoniste ne parle pas l’une d’elles, l’aide de la famille ou d’un interprète permet de compléter l’évaluation.

Vous avez des questions sur le langage de votre enfant bilingue? Communiquez avec nous. Nous serons heureux de vous l’expliquer en détail, dans votre langue lorsque c’est possible. Aucune référence médicale n’est nécessaire.

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