Est-ce à cause des écrans ? Ce que la recherche dit vraiment du langage des tout-petits

« Est-ce que c’est à cause des écrans ? »
Quand un tout-petit parle peu, c’est souvent la première question que les parents posent à nos orthophonistes. La deuxième suit presque toujours : faut-il tout enlever, ou peut-on garder un peu de télé pour arriver à faire le souper ?
Les deux questions méritent une vraie réponse, sans sermon. La recherche a beaucoup avancé depuis dix ans, et elle dit quelque chose de plus utile que « les écrans, c’est mauvais ». Elle montre surtout ce que l’écran remplace dans la journée d’un enfant. C’est là que vous avez le plus de pouvoir, même sans viser zéro écran.
Ce qu’il faut savoir
Un lien réel, mais modeste
Commençons par la réponse courte : non, la recherche ne montre pas que les écrans causent, à eux seuls, un retard de langage.
Elle montre un lien. En 2020, une équipe canadienne a regroupé quarante-deux études portant sur près de dix-neuf mille enfants (Madigan et collègues, JAMA Pediatrics). En moyenne, plus de temps d’écran allait avec un langage un peu plus faible. À l’inverse, regarder une émission avec un adulte allait avec un langage un peu meilleur. Dans les deux cas, l’effet était faible.
Une étude de Calgary a suivi environ deux mille cinq cents enfants pour voir dans quel sens va ce lien (Madigan et collègues, 2019). Plus d’écran à 2 ans et à 3 ans précédait des résultats un peu plus faibles au questionnaire de développement, un an ou deux plus tard. L’inverse n’a pas été observé.
Aucune de ces études n’a toutefois réparti des enfants au hasard entre « beaucoup » et « peu » d’écrans. Un enfant qui parle déjà peu se tourne parfois davantage vers la tablette. Une famille épuisée aussi.
Kimberly Martins, notre orthophoniste fondatrice, résume la question ainsi : les écrans ne causent pas un trouble. Ils peuvent par contre aggraver une difficulté déjà présente, parce qu’ils prennent du temps dans la journée. C’est du temps que l’enfant aurait pu passer à échanger avec quelqu’un, ou à jouer seul et à inventer.
Ce que l’écran remplace : les tours de parole
Un tour de parole, c’est un aller-retour. Votre fille de 20 mois dit « ba ! » en montrant le ballon, vous répondez « Oui, le ballon ! », elle répond à son tour. Ça dure deux secondes, et ça compte énormément.
Une étude américaine a enregistré des journées complètes chez des tout-petits, puis les a revus environ dix ans plus tard (Gilkerson et collègues, 2018). Les tours de parole entre 18 et 24 mois prédisaient leur vocabulaire, mieux que le nombre total de mots entendus.
Or, l’écran grignote justement ces allers-retours. En Australie, des enfants de 12 à 36 mois ont porté un petit enregistreur pendant des journées entières (Brushe et collègues, 2024). Chaque minute d’écran de plus allait avec moins de mots d’adulte et moins de sons de l’enfant. Les tours de parole diminuaient aussi. L’écart était le plus grand à 3 ans.

« Il ne la regarde même pas »
Nos orthophonistes entendent souvent cette phrase à propos de la télé allumée en fond. Elles expliquent que la télé reste une distraction dans la pièce, pour l’enfant comme pour le parent.
Les études leur donnent raison. En laboratoire, des parents parlaient moins à leur tout-petit, et moins bien, quand une émission pour adultes jouait derrière eux (Kirkorian et collègues, 2009). Dans une autre étude, chaque heure de télé audible allait avec plusieurs centaines de mots d’adulte en moins pour l’enfant (Christakis et collègues, 2009).
Au Québec, c’est courant. Selon l’Institut de la statistique du Québec (2025), environ un tout-petit de 2 ans et demi sur quatre vit avec une télé souvent ou toujours allumée. Même quand personne ne la regarde.
Et notre téléphone à nous ? Dans une petite étude, des mères enseignaient deux nouveaux mots à leur enfant de 2 ans (Reed et collègues, 2017). Quand un appel interrompait l’explication, l’enfant n’apprenait pas le mot. Il l’avait pourtant entendu aussi souvent.
Personne ne vit sans téléphone. L’idée est plutôt de protéger quelques périodes face à face chaque jour : le bain, le déjeuner, l’histoire du soir.
Tous les écrans ne se valent pas
Un appel vidéo avec grand-maman qui répond n’a rien à voir avec des vidéos qui défilent seules sur YouTube.
Pour nos orthophonistes, l’appel vidéo n’est pas du temps d’écran comme les autres : l’enfant parle avec une vraie personne, à travers un écran, comme au téléphone. La recherche va dans ce sens. Des tout-petits de 2 ans ont appris de nouveaux mots par appel vidéo en direct, mais pas avec une vidéo enregistrée de la même personne (Roseberry et collègues, 2014). La différence ? La personne à l’écran leur répondait.
Au Québec, environ un enfant de 17 mois sur six utilise un écran chaque jour pour parler avec sa famille (ISQ, 2024). Pour bien des familles de Montréal, c’est le seul lien avec des grands-parents restés à Alger ou à Lima. Restez à côté de votre enfant pendant l’appel : répétez ce que grand-papa dit, montrez l’objet dont il parle.

Les repères officiels, et la vraie vie
La Société canadienne de pédiatrie a mis à jour ses conseils en mars 2025. Avant 2 ans, elle ne recommande pas les écrans, sauf le vidéobavardage avec des proches. De 2 à 5 ans, elle conseille un maximum d’une heure par jour. Idéalement, on regarde avec l’enfant, et on éteint la télé quand personne ne la regarde.
À la garderie, la règle est écrite dans un règlement. L’article 115 du Règlement sur les services de garde éducatifs à l’enfance interdit les écrans avant 2 ans. Après 2 ans, un écran n’est permis que s’il fait partie du programme éducatif, de façon occasionnelle, sans dépasser 30 minutes dans une journée. Vous pouvez demander à votre CPE comment il l’applique.
À la maison, beaucoup de familles dépassent ces repères. Vers 17 mois, environ un tout-petit québécois sur quatre passe une heure ou plus par jour devant un écran en semaine. Vers 2 ans et demi, c’est plus de quatre sur dix en semaine, et près des deux tiers la fin de semaine (ISQ, 2024 et 2025).
Ces chiffres ne sont pas là pour juger. Ils montrent que vous êtes loin d’être seuls, et que les minutes ne disent pas tout. Qui regarde avec l’enfant ? Qu’est-ce qu’on regarde ? Et surtout, qu’est-ce que l’écran remplace ?

Familles bilingues : la langue de la maison passe par vous
Plusieurs parents nous demandent si des dessins animés dans la langue de la maison peuvent la garder vivante. Malheureusement, aucune étude ne montre que des vidéos suffisent à faire apprendre une langue à un tout-petit.
Une expérience célèbre l’illustre bien (Kuhl et collègues, 2003). Des bébés américains de 9 mois ont entendu du mandarin pendant une douzaine de courtes séances. Ceux qui l’entendaient d’une personne présente apprenaient à distinguer des sons de cette langue. Ceux qui voyaient la même personne en vidéo n’en tiraient aucun effet mesurable.
Chez des tout-petits bilingues anglais-français de Montréal et d’ailleurs au Canada, ce n’était pas la quantité de télé qui comptait, mais la façon de la regarder (Hudon et collègues, 2013). La télé pour adultes, celle qui joue en fond et l’écoute en solo allaient avec un vocabulaire plus faible.
Parlez votre langue à votre enfant, chantez-la, racontez-la. Une vidéo dans cette langue garde une valeur si vous la regardez avec lui et que vous en parlez ensuite.
Et l’autisme ?
La question revient souvent en ligne. Une synthèse de quarante-six études, publiée en 2023, conclut que le lien entre les écrans et l’autisme n’est pas suffisamment appuyé (Ophir et collègues). Certains enfants autistes pourraient aussi être plus attirés par les écrans. L’expression « autisme virtuel » n’est pas un diagnostic reconnu.
Si l’autisme vous inquiète, regardez la communication au-delà des mots : pointe-t-il pour vous montrer quelque chose ? Vous regarde-t-il pour partager ce qu’il voit ?
Il parle peu : couper les écrans ou consulter ?
Les deux peuvent se faire en même temps. Mais n’attendez pas qu’une « pause d’écrans » règle tout : réduire les écrans améliore l’environnement de l’enfant, ce n’est ni un test ni un traitement.
En évaluation, nos orthophonistes parlent toujours des habitudes d’écran. Elles cherchent à comprendre une journée typique de votre enfant, pour que les conseils collent à votre réalité. Les écrans font partie du portrait. Ils ne l’expliquent jamais à eux seuls.
Parlez-en à votre médecin ou à une orthophoniste si :
- vers 12 mois, il fait peu ou pas de gestes (pointer, faire bye-bye);
- vers 16 à 18 mois, il ne dit aucun mot ou ne pointe pas pour montrer;
- vers 24 mois, il ne combine pas deux mots (« encore lait », « papa parti »);
- à tout âge, il perd des mots qu’il disait.
Chez un enfant bilingue, comptez les mots dans toutes ses langues. Et une tablette de communication (CAA) n’est pas du temps d’écran : c’est sa voix, on ne la retire jamais.

À essayer cette semaine
Les cinq premières minutes ensemble · de 18 mois à 5 ans
Environ un parent québécois sur cinq dit utiliser souvent l’écran pour occuper son enfant pendant qu’il fait autre chose (ISQ, 2024). Si c’est votre cas, gardez l’émission. Changez seulement le début et la fin.
Au début : assoyez-vous avec votre enfant pour les cinq premières minutes. Choisissez une émission lente plutôt qu’une suite de vidéos rapides. Mettez sur pause quand il se passe quelque chose, et nommez-le :
« Oh ! Le chien court. Où il va ? »
Puis attendez. Comptez jusqu’à cinq dans votre tête. Un enfant de 18 mois peut pointer ou dire « là ! ». Un enfant de 3 ans peut répondre « Il va chercher la balle ». Reprenez ce qu’il dit en ajoutant un mot : « Oui, la balle rouge ! »
À la fin : éteignez, et faites continuer l’histoire sans l’écran. Sortez une peluche de chien et une balle : « Le chien court… où est la balle ? » C’est là que l’échange devient vraiment le sien.
Ce qu’on observe : est-ce qu’il répond à vos pauses ? Un geste compte, un son aussi. Est-ce qu’il ramène lui-même le personnage dans le jeu plus tard ? S’il ne réagit pas du tout aux pauses, notez-le : c’est une information utile pour le médecin ou l’orthophoniste.
Les premiers jours, il peut protester quand l’écran s’éteint. Restez près de lui, nommez ce qu’il ressent (« Tu es fâché, tu voulais encore le chien ») et proposez le jouet. Avec les jours, ça se passe habituellement mieux.
Mythe ou réalité
« Les applis éducatives apprennent des mots aux bébés. »
On comprend pourquoi on y croit. L’appli est colorée, elle nomme les objets, elle félicite l’enfant. Et le mot « éducatif » est écrit dessus.
Une étude a vérifié (DeLoache et collègues, 2010). Des bébés de 12 à 18 mois ont regardé un DVD de vocabulaire plusieurs fois par semaine pendant un mois. Ils n’ont pas appris plus de mots qu’un groupe qui ne l’avait jamais vu. Ceux qui ont appris le plus ? Les bébés dont les parents leur enseignaient les mêmes mots au fil de la journée, sans écran.
Le guide québécois Mieux vivre avec notre enfant de l’INSPQ (2026) est clair : malgré leur nom, les applications et vidéos dites « éducatives » n’aident pas les moins de 2 ans à se développer. Après 2 ans, la Société canadienne de pédiatrie conseille des émissions éducatives adaptées à l’âge, regardées avec l’enfant.
Verdict : mythe, avant 2 ans. Les mots s’apprennent avec quelqu’un qui répond.
À lire ailleurs
« L’utilisation des écrans et les jeunes enfants », Société canadienne de pédiatrie : la fiche officielle pour les parents, mise à jour en mars 2025. Beaucoup de sites citent encore la déclaration de 2017, retirée depuis. Celle-ci est la référence actuelle, en français, avec des conseils concrets par âge.
« Écrans et développement du langage », OOAQ : l’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec rappelle que les interactions humaines en temps réel sont la base du langage. La page explique aussi la « technoférence » : un écran qui interrompt l’échange entre le parent et l’enfant.
De VoxLingue
Notre guide complet, Les écrans causent-ils un retard de langage ?, va plus loin : les comptines sur YouTube, l’écholalie, la tablette de communication, ce qui se passe quand une famille change ses habitudes. Il comprend la fiche à imprimer Moins d’écran, plus d’échanges, avec des idées pour l’heure du souper.
Votre question : à quel moment de la journée l’écran vous dépanne-t-il le plus ? Répondez à ce courriel en une ligne. Vos réponses nous aideront à préparer un prochain numéro.
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